Loi du talion et "Gilets Jaunes"

Billet d'humeur du 27 janvier 2019 sur Judaïques FM 94.8

Nous lisons cette semaine la parashah Mishpatim, probablement la plus emblématique dans la Torah de la justice, de la réparation et de la recherche équitable des relations entre les hommes. Hier avait lieu le onzième acte de la manifestation des Gilets Jaunes. L’un des leaders, Jérôme Rodrigues, devait recevoir hier un éclat d’une grenade de désencerclement au niveau de l’oeil. Nous avons tous vu ces images de l’homme à la barbe fournie, l’œil en sang, œil que beaucoup annoncent condamné. Immédiatement, l’un de ses amis de lutte bien connu, Eric Drouet publie un communiqué de presse en appelant à "un soulèvement sans précédent par tous les moyens utiles et nécessaires ». En d’autres termes une vengeance à ce point massive qu’elle saura faire plier le pouvoir ou faire comprendre la colère de ceux qui voient leur ami blessé. Et l’on pourrait penser qu’il y a quelque chose de l’ordre de la loi du talion, une vengeance à la hauteur de l’acte, même et surtout si celle-ci doit user de brutalité.

La loi du talion est mécomprise généralement. On a ce sentiment que « œil pour œil, dent pour dent » est un appel à la vengeance. Si on te crève un œil, crève à ton tour l’œil de celui qui t’a éborgné. Tout cela n’a rien à voir avec le judaïsme et l’esprit du texte. En réalité la loi du talion n’est pas une vengeance mais une juste réparation. La prise en considération la plus juste et la plus équitable du préjudice. Ceci est tellement vrai que le Talmud s’en amuserait presque en disant que crever l’œil d’un borgne ou d’un homme qui a ses deux yeux n’est pas la même chose, le préjudice ne sera pas le même.

La réponse de l’Etat hier était adaptée en demandant immédiatement l’ouverture d’une enquête de l’IGPN. La Police des Polices pourra alors enclencher le processus judiciaire qui permettra de mettre en perspective les responsabilités réelles et de réparer, non par une vendetta, mais devant les tribunaux.

Voyez-vous c’est ainsi qu’une loi, celle du talion, qui communément est perçue comme une justice expéditive qui se passe de la présence d’un juge, est en réalité la justice la plus équitable sachant pourtant qu’il y a des blessures ou des préjudices que l’indemnisation ou des peines de prison ne sauraient totalement réparer. Je pense aux victimes de la Shoah qui bénéficient, au compte goute, d’indemnisation de la Claims conference. Cela ne répare ni n’efface rien mais vient prendre en considération la souffrance et le traumatisme vécus. La reconnaissance est le premier pas vers une reconstruction. Voyez comment l’on attend d’un criminel devant des Assises qu’il reconnaisse son acte. La vraie justice au fond est celle qui discute, interroge, réfléchit, écoute. C’est ce dialogue qu’il faut susciter.